Vos commerciaux voient les mauvais clients : réallouer la force de vente
Vos commerciaux voient les mauvais clients : réallouer la force de vente
Vous connaissez vos commerciaux par leur prénom. Ils travaillent, ils sont sur la route, les comptes rendus rentrent. Et pourtant quelque chose vous échappe : des concurrents s'installent chez des clients que vous pensiez acquis, des comptes à fort potentiel restent peu visités, et vous seriez bien en peine de dire où passe réellement le temps de vente.
J'ai dirigé des entreprises industrielles pendant 35 ans, en France et à l'international. Ce phénomène, je l'ai retrouvé presque partout : le temps commercial se répartit par habitude, pas par décision. Un commercial retourne chez les clients qui le reçoivent bien, ceux qu'il connaît depuis quinze ans, ceux avec qui le café est agréable. Personne n'a choisi cette allocation. Elle s'est installée toute seule, année après année.
Cet article raconte une mission que j'ai menée sur ce sujet précis, dans une filiale de 700 M€ de chiffre d'affaires. Et pourquoi le mécanisme vaut, à l'identique, pour une PME de cinq commerciaux.
Le temps commercial mal alloué : une maladie silencieuse
C'est une maladie sans symptôme apparent. Le chiffre d'affaires tient, l'activité est réelle, les tableaux de bord sont remplis. Ce qui manque n'apparaît nulle part : les visites qui n'ont pas eu lieu chez les clients à potentiel, les affaires que la concurrence a prises sans bruit.
Dans l'organisation d'une force de vente, en PME comme dans un groupe, le déséquilibre se loge dans la répartition du temps, pas dans son volume. Vos commerciaux ne travaillent pas moins. Ils travaillent au mauvais endroit. Et comme chaque visite produit un compte rendu, l'activité donne le change.
Le sujet n'a rien d'anecdotique : structurer son action commerciale fait partie des fondamentaux que rappellent les acteurs publics de l'accompagnement des entreprises. Ce que nous voyons en mission, c'est que le décalage ne se révèle que le jour où quelqu'un croise enfin deux données : ce que pèse chaque client, et le temps qu'on lui consacre.
Le diagnostic vient du terrain, pas du CRM
La mission dont je parle se déroulait dans la filiale brésilienne d'un groupe international de matériaux de construction : 700 M€ de chiffre d'affaires, une quarantaine de commerciaux terrain répartis sur trois zones, un centre de service client d'une quarantaine de personnes. De nouveaux concurrents arrivaient, et la direction sentait que la machine commerciale, efficace sur le papier, ne répondait plus.
J'aurais pu commencer par les tableaux de bord. J'ai commencé par la route. Deux à trois semaines d'immersion : des tournées avec les commerciaux, des rencontres clients, en portugais, sans filtre hiérarchique. Aller rencontrer des clients pour vraiment sentir le marché, c'est absolument fondamental. Aucun CRM ne remplace ce que vous apprend un client qui vous explique pourquoi il reçoit votre commercial avec plaisir, et pourquoi il commande ailleurs.
Le constat est tombé de ce terrain : 20 % des clients ne pesaient que 5 % du volume, et consommaient pourtant un temps commercial démesuré. Par habitude, et par amitié. Le CRM contenait toutes les données pour le voir. Personne ne les avait jamais croisées avec la réalité des tournées.
Réorganiser sa force de vente sans perdre de clients
La réponse évidente, supprimer les visites chez les petits clients, est aussi la plus dangereuse : c'est le meilleur moyen de les perdre et de braquer l'équipe. Ce qui a fonctionné ici : transférer ces clients vers le centre de service, transformé pour l'occasion en centre commercial proactif. Les mêmes personnes qui prenaient les commandes se sont mises à appeler, proposer, relancer.
La transition a été volontairement douce : passage progressif, plan de communication pensé pour que chaque client comprenne qu'il gagnait un interlocuteur dédié plutôt qu'il n'en perdait un. En parallèle, la force de vente terrain s'est professionnalisée : un objectif par visite, des rapports hebdomadaires, une boucle d'apprentissage collectif où les bonnes pratiques des uns devenaient les réflexes des autres.
La résistance fait partie du chemin. Deux commerciaux n'ont pas voulu de ce nouveau cadre : leurs départs ont été négociés, et le signal a été entendu par le reste de l'équipe. Quant à ma propre place, elle a suivi ce que j'appelle une présence à charge variable : très présent au début, en retrait progressif ensuite. Il était très important que je me rende moins visible pour m'assurer qu'ils prenaient vraiment le sujet en main.
| Segment de clientèle | Avant | Après la réallocation |
|---|---|---|
| Petits clients (20 % des clients, 5 % du volume) | Visites terrain régulières, par habitude | Suivi proactif par le centre commercial à distance |
| Comptes moyens | Couverture irrégulière, au fil des tournées | Présence terrain renforcée, un objectif par visite |
| Grands comptes | Temps résiduel, sous pression concurrentielle | Priorité de la force de vente terrain |
| Pilotage | Comptes rendus d'activité | Rapports hebdomadaires, apprentissage collectif |
Neuf mois de mission active, puis six mois de suivi à un jour par semaine. À l'arrivée : une perte quasi nulle sur les petits clients transférés, une présence nettement renforcée sur les comptes moyens et grands, et des pratiques toujours en place après mon départ.
Le mécanisme vaut pour cinq commerciaux comme pour quarante
On pourrait croire que cette histoire ne concerne que les grands groupes. C'est l'inverse. Chez les dirigeants de PME que nous accompagnons, le mécanisme est identique, en plus concentré : avec cinq commerciaux, chaque demi-journée passée chez un client sans potentiel pèse proportionnellement bien plus lourd que dans une équipe de quarante.
La transposition est directe. Le centre commercial proactif d'une PME peut être un assistant commercial sédentaire, un binôme téléphone et visio, ou le dirigeant lui-même sur quelques comptes. Ce qui compte n'est pas la taille du dispositif : c'est la décision de regarder où va le temps, la segmentation assumée, et la transition soignée pour ne perdre personne.
C'est typiquement le travail d'un Operating Partner : un dirigeant expérimenté qui copilote le sujet à vos côtés, sur le terrain et dans la durée, plutôt que de livrer un rapport. Voir aussi : Le métier d’Operating Partner. Pas pour faire à votre place : pour croiser ce que disent vos clients et ce que font vos équipes, et vous aider à réallouer sans casser.
Par où commencer, concrètement
De ce que je vois en mission, rarement par un nouveau CRM ou un plan de commissionnement. Plutôt par trois questions honnêtes : que pèse réellement chacun de vos clients, où va le temps de vos commerciaux, et qui, chez vos comptes à potentiel, voit plus souvent vos concurrents que vous ?
Chez Stratora, ce premier état des lieux passe par un pré-diagnostic : une série de questions sur votre situation commerciale, vos objectifs et vos points de tension, suivie d'une analyse et de recommandations actionnables. Et si vous souhaitez aller plus loin, la conversation se poursuit autour d'un café, réel ou virtuel, avec un Operating Partner qui a déjà réorganisé une force de vente, la sienne ou celle d'un autre.
FAQ : organisation de la force de vente en PME
Comment savoir si vos commerciaux voient les bons clients ?
En croisant deux données que peu d'entreprises rapprochent : le poids réel de chaque client (volume, marge, potentiel) et le temps qui lui est consacré. Dans la mission racontée ici, 20 % des clients pesaient 5 % du volume et absorbaient un temps démesuré. Le croisement se vérifie sur le terrain, en tournée avec les commerciaux, car le CRM enregistre l'activité, pas sa pertinence.
Pourquoi le temps commercial se répartit-il mal ?
Par habitude, presque jamais par mauvaise volonté. Un commercial retourne naturellement chez les clients qui le reçoivent bien et qu'il connaît de longue date. Sans segmentation explicite ni objectif par visite, chacun optimise son confort de tournée, et personne ne voit les visites manquantes chez les comptes à potentiel. C'est ce qui rend le phénomène silencieux, et durable.
Peut-on confier les petits clients à la vente à distance sans les perdre ?
Oui, à condition de soigner la transition. Dans le cas décrit ici, les petits clients ont été transférés vers un centre de service transformé en centre commercial proactif, avec un passage progressif et un plan de communication dédié. Résultat : une perte quasi nulle, et des clients souvent mieux suivis qu'avant, parce qu'ils ont gagné un interlocuteur réellement disponible.
Combien de temps prend une réorganisation de la force de vente ?
Dans cette mission : deux à trois semaines d'immersion terrain, neuf mois de travail actif, puis six mois de suivi à un jour par semaine pour ancrer les pratiques. Une PME de cinq commerciaux peut aller plus vite, mais la logique reste la même : comprendre avant de réorganiser, puis accompagner assez longtemps pour que l'équipe s'approprie le nouveau fonctionnement.
Qu'apporte un Operating Partner sur un sujet commercial ?
Un Operating Partner est un dirigeant expérimenté qui copilote le sujet avec vous, dans l'entreprise, plutôt que de conseiller depuis l'extérieur. Sur une réorganisation commerciale, cela se traduit par une immersion terrain, un travail direct avec les équipes, une présence forte au début puis un retrait progressif, et un engagement dans la durée sur les résultats plutôt que sur un livrable.
Article rédigé par Alexis Langlois, Partner Stratora, cabinet d'Operating Partners : des dirigeants qui accompagnent d'autres dirigeants dans leurs moments clés. Alexis a dirigé pendant 35 ans des entreprises industrielles à l'international.



